Dimanche 13 novembre 2005
Banlieues : les
vraies urgences

On
ne répond pas à une crise sociale par un
régime d’exception. La responsabilité
fondamentale de cette crise pèse, en effet, sur les
gouvernements qui n’ont pas su ou voulu combattre
efficacement les inégalités et discriminations
qui se cumulent dans les quartiers de relégation sociale,
emprisonnant leurs habitants dans des logiques de
ghettoïsation. Elle pèse aussi sur ces
gouvernements qui ont mené et sans cesse aggravé
des politiques sécuritaires stigmatisant ces mêmes
populations comme de nouvelles « classes
dangereuses », tout particulièrement en
ce qui concerne la jeunesse des
« quartiers ».
Ce sont des années de politique centrée sur le
tout sécuritaire qui sont en cause. Le sabotage des actions
de prévention, l’asphyxie du monde associatif, la
démolition de la police de proximité, la
tolérance à l’égard des
discriminations quotidiennes, notamment à
l’égard des personnes
étrangères ou supposées telles en
raison de leur faciès, l’état
d’une école qui ne peut réduire la
ségrégation nous font mesurer
aujourd’hui non seulement l’échec mais
la redoutable nocivité de cette politique. Ce
n’est pas seulement le langage du ministre de
l’Intérieur, ce sont les actes de
l’ensemble du gouvernement qui relèvent
d’une logique d’apprenti sorcier.
Au-delà, c’est aussi
l’incapacité des gouvernements successifs depuis
des décennies à faire reculer le
chômage massif, l’explosion de la
précarité, la systématisation des
discriminations racistes et territoriales, comme la politique
d’affaiblissement des services publics et le recul des droits
sociaux qui apparaissent en pleine lumière
aujourd’hui.
Les violences sont auto-destructrices. Elles nuisent essentiellement
à ceux dont elles dénoncent
l’exclusion. Faire cesser les violences, qui
pèsent sur des populations qui aspirent
légitimement au calme, est évidemment
nécessaire. Dans ce contexte, l’action des forces
de l’ordre, qui doit s’inscrire dans un cadre
strictement légal et ne pas conduire à des
surenchères, ne saurait être la seule
réponse. D’ores et déjà,
nous devons ouvrir un autre chemin si nous ne voulons pas que se
poursuivent ou se renouvellent les violences qui viennent de se
produire. Seule une action collective permettra de définir
les conditions d’une autre politique
En premier lieu, nous n’acceptons pas que se poursuive
l’état d’urgence. Recourir à
un texte provenant de la guerre d’Algérie
à l’égard, souvent, de
français descendants d’immigrés,
c’est leurs dire qu’ils ne sont toujours pas
français. User de la symbolique de
l’état d’urgence, c’est
réduire des dizaines de milliers de personnes à
la catégorie d’ennemis intérieurs.
Au-delà, c’est faire peser sur la France toute
entière et sur chacun de ses habitants, notamment les
étrangers que le gouvernement désigne
déjà comme des boucs émissaires, le
risque d’atteintes graves aux libertés.
Nous affirmons solennellement que si, ce régime
d’exception devait être prolongé, nous
mettrions en œuvre tous les moyens démocratiques
dont nous disposons pour nous y opposer.
Nous souhaitons ouvrir une autre perspective que celle qui a conduit
à l’impasse actuelle.. Ceci passe par la mise
à l’ordre du jour de quatre exigences
fondamentales : la vérité, la justice,
l’égalité et le respect.
Ni le recours à des procédures judiciaires
expéditives voire à une
« justice d’abattage »,
ni le marquage de zones discriminées par une carte de
l’état d’urgence ne sont conciliables
avec l’objectif du rétablissement de la paix
civile et du dialogue démocratique.
La République doit reconnaître, publiquement et
par ses plus hautes autorités, que le sort de ces
populations, les discriminations qu’elles subissent, sont de
notre responsabilité collective et constituent une violation
de l’égalité républicaine.
Cette exigence implique aussi que la vérité soit
totalement faite sur les conditions dans lesquelles deux jeunes hommes
sont morts à Clichy Sous Bois.
Restaurer la situation dans ces quartiers, c’est
d’abord restituer la parole à leurs habitants. Des
cahiers de doléance doivent être
discutés, ville par ville, selon les principes de la
démocratie participative entre représentants des
habitants, associations, syndicats, élus locaux et
représentants de l’Etat. Ils doivent
être rendus publics.
C’est ensuite ouvrir une négociation collective,
regroupant les mêmes participants, pour programmer des
actions de rétablissement de
l’égalité ce qui implique que la
représentation nationale soit saisie d’une
véritable loi de programmation et que cessent les mesures de
saupoudrage ou pire encore les marques de mépris comme la
transformation de l’apprentissage en mesure de
relégation scolaire précoce. Une
solidarité nationale authentique doit être au
rendez-vous de la reconstruction du tissu social dans les banlieues.
C’est, surtout, mettre en œuvre, dans la
réalité, une réelle politique
nationale de lutte contre les discriminations et pour
l’égalité des droits. Il doit
être mis un terme sans délai à tous les
discours insupportables et dévalorisants qui font des
habitants de ces quartiers, des
« racailles », des
« barbares », des
« sauvageons » ou des
« fantassins d’un complot
intégriste ».
Nous affirmons qu’il y a là une
véritable urgence nationale : il faut substituer
à l’état d’urgence policier
un état d’urgence sociale, afin que les actes des
gouvernants cessent de contredire la devise de la République.
Signataires :
ACORT (association des citoyens originaires de Turquie), Les
Alternatifs, Association des Tunisiens en France, ATTAC,
ATMF, Cedetim, CGT, Comité pour le Respect des
Libertés et des Droits de l'Homme en Tunisie (CRLDHT), Droit
Solidarité, Fac Verte, FCPE ,
Fédération anarchiste, FIDH, FSU, GISTI, Les
Oranges, Les Verts, LDH, Lutte ouvrière, MJS (Mouvement des
jeunes socialistes), Mouvement National des Chômeurs et des
Précaires (MNCP), MRAP, PCF, Réso
Réformiste et Solidaire Syndicat des Avocats de France,
Syndicat de la Magistrature, UNEF, Union démocratique
bretonne (UDB), UNSA, Union Syndicale Solidaires.